L’artiste du jour

Ôgon Bat, le kamishibai de Takeo Nagamatsu

La littérature orale japonaise possède elle aussi un long passé. Des joueurs de luth ambulant, les biwa-hoshi, aux yukar, poèmes du peuple aïnu. Des setsuwa, anecdotes fictives et amusantes, aux récits épiques appelés gunki monogatari. Les formes sont nombreuses. En ajoutant des images à ces traditions orales, on obtient le kamishibai, un descendant des rouleaux peints emaki de l’époque de Heian (même si les emaki remontent à l’époque de Nara), associé au style oral des biwa-hoshi du 13e siècle.

Le Dit du Genji, Livre Yûgiri, peinture du XIIe siècle

Le Dit du Genji, Livre Yûgiri, peinture emaki du XIIe siècle.

Si le kamishibai est apparu peu après 1925, il n’a été florissant qu’entre les années 1930 et 1950, avec près de 25000 conteurs (appelés aussi gaito kamishibaiya). La raison d’un si grand nombre de conteurs est dû au krash boursier s’étant produit à New York en 1929. Celui-ci n’a pas seulement touché les Etats-Unis, mais de nombreux pays dans le monde, dont le Japon. Encore faible à cette époque, l’économie des pays asiatiques dépendaient en grande partie des échanges commerciaux avec les pays occidentaux. Augmenter les charges pour faire du profit paraissait être la solution idéale pour améliorer l’économie. Malheureusement, le krash boursier a fait sombrer le Japon dans sa plus grande dépression économique, en plus d’une funeste politique de déflation dû au Rikken Minseitô, le Parti Démocratique Constitutionnel.

Avec un marché du travail bouché et une production au ras du sol, les gens sont en colère, ils ont faim, surtout les enfants. Pour survivre, les fermiers n’hésitaient pas à envoyer leurs filles se prostituer… D’autres participaient au développement du kashihon, c’est à dire écrire des nouvelles ou de la bande-dessinée, puis les faire louer pour trois fois rien dans des librairies d’occasion. Avec le kamishibai, les conteurs s’armaient d’un cadre en bois monté sur une bicyclette, et allaient raconter les exploits de multiples héros en faisant défiler une vingtaine d’images, en modifiant leur voix et expressions du visages. Des marionnettes en papier étaient aussi chose courante. Les représentations commençaient avec le claquement d’un instrument de musique, le hyôshigi. Le son attirait alors tout les enfants des environs qui s’amassaient autour du conteur. Ils pouvaient acheter des bonbons et des gâteaux pour obtenir le privilège de se placer tout devant.

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Parmi les illustrateurs les plus célèbres, Takeo Nagamatsu, le créateur du premier super-héros japonais : Ôgon Bat. Né à Ôita en 1912, il n’a que 18 ans lorsqu’il s’associe au scénariste Ichirô Suzuki pour créer ce personnage aux allures sinistres de squelette doré, en 1930. Vêtu d’une cape en rouge et noir, et armé d’un sceptre, il est un défenseur de la justice venu d’Atlantis pour se battre contre le syndicat du crime mené d’une poigne de fer par le Dr. Erich Nazô. Il apparaît d’abord sous la forme d’une chauve-souris, puis avec un rire démoniaque, il prend la forme d’un squelette. Ôgon Bat devient rapidement et extrèmement populaire auprès des jeunes garçons, avec près d’une histoire par jour racontées entre 1931 et 1933.

N’ayant pas de droit, l’histoire et son héros ont été récupérés par de nombreux auteurs. Réadaptée en kamishibai par Kôji Kata à partir de 1932. Adaptées en manga par Kôji Kata et Osamu Tezuka en 1947, en film par le réalisateur Sonny Chiba en 1966 puis en série d’animation par le studio TCJ en 1967. Takeo Nagamatsu se réapproprie le personnage pour une série de livres illustrés entre 1946 et 1958, comptant 11 histoires publiées dans divers magazines de prépublication, tels Shônen Book et Shônen Club.

Avec l’arrivée de la télévision au Japon en 1953, les enfants délaissèrent peu à peu les spectacles de rue pour du lèche-vitrine, devant les retransmissions sportives, les émissions de variété et les séries de science-fiction.


Vous pouvez découvrir bien plus de détails sur le kamishibai et ses héros en lisant l’ouvrage Manga Kamishibai – Du théâtre papier à la BD japonaise de l’américain Eric P. Nash.

Sources
http://homepage3.nifty.com/kaihokei/Emonogatari.htm
http://ogonbatter.web.fc2.com/list.html
http://delphiessential.comicgenesis.com/Essay.htm
http://www.grips.ac.jp/teacher/oono/hp/lecture_J/lec09.htm
http://www.sf-encyclopedia.com/entry/kamishibai
http://www.waseda.jp/prj-m20th/yamamoto/profile/books/book00_10/content.htm
http://www.timsheppard.co.uk/story/dir/traditions/asiamiddleeast.html

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